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Quels défis pour les musées en 2022 ? Retour sur la Conférence générale de l’ICOM à Prague

Quels défis pour les musées en 2022 ? Retour sur la Conférence générale de l’ICOM à Prague

Tous les trois ans, des milliers de professionnels des musées du monde entier se rejoignent à l’occasion de la Conférence générale de l’ICOM, le Conseil international des musées. Ces rencontres sont notamment l’occasion de parler des grands enjeux que traversent les musées lors de plusieurs jours de conférence, en plénière mais aussi au sein de comités thématiques. Cette année, la 27ᵉ conférence générale de l’ICOM avait lieu à Prague. C’était une édition très particulière au cours de laquelle a eu lieu le vote de la nouvelle définition des musées. Notre Présidente et co-fondatrice Marion Carré y a assisté et elle revient dans cet article sur les grandes thématiques abordées au cours des trois jours de conférence et partage ses réflexions à leur sujet.

Musées et société civile : la fin de la neutralité ? (Première journée)

La place qu’occupaient traditionnellement les musées dans la société a profondément évoluée. C’est aujourd’hui un constat sans appel issu d’une progressive prise de conscience des professionnels des musées.

Pourtant, une fois établi, il reste un chemin long et sinueux à parcourir pour permettre aux musées de trouver leur juste place. Ces profondes mutations n’épargnent aucun des aspects des musées : de la relation aux collections à la relation avec les publics en passant par le positionnement même de ces institutions. La raison d’être des musées au XXIe siècle n’est définitivement plus celle du XXe siècle.

La richesse des échanges ayant eu lieu à l’ICOM ce premier jour est de faire état du large spectre des réflexions en cours. Un vaste champ de possibilités est ouvert aux musées pour aider les publics à “trouver les réponses aux questions qui persistent et qui n’ont pas encore été résolues” comme le mentionnait Barbara Kirshenblatt-Gimblett (ICOM United States of America – POLIN Museum).

Le pouvoir des musées réside sûrement dans le fait d’avoir une large palette de leviers d’actions à disposition pour accompagner la société dans l’adaptation aux crises. Qu’il s’agisse de s’appuyer sur des artistes contemporains pour soulever des questions sur les challenges contemporains comme l’évoquait Malgorzata Ludwisiak (Chief Curator of Modern Art Department – National Museum in Gdansk). Ou bien en faisant parler les archives pour le présent. Le numérique a aussi un rôle à jouer dans cette reconfiguration de la relation avec les publics. Bien que le numérique ne soit jamais une fin en soi, comme le rappelle Sebastian Chan (Directeur de l’ACMI), Antje Schmidt insiste par exemple sur l’importance de le mobiliser pour créer des connexions émotionnelles avec les objets.

Ce large spectre de réponses ne va pas sans remettre en question la définition même du musée ainsi que les frontières de son action.

Comment développer le leadership et la durabilité des musées ? (Seconde journée)

Les discussions de cette seconde journée étaient le reflet des tensions et injonctions contradictoires qui traversent actuellement les musées.

Les intentions proclamées dans les prises de paroles semblent parfois difficilement réconciliables. Les musées doivent trouver de nouvelles sources de revenus, notamment à travers les partenariats commerciaux, sans mettre en péril leurs valeurs (Marek Prokůpek – enseignant à KEDGE Business School). Faire face à de profonds changements à leur propre échelle tout en guidant la société dans le fait de traverser des mutations difficiles. Transformer profondément leur organisation avec un budget limité et une équipe restreinte et pas toujours motivée (Antje Schmidt – Head of Digital Strategy – Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg). Engager davantage leurs publics en proposant d’autres types d’expériences, notamment grâce au numérique, sans appauvrir le contenu scientifique et tomber dans le divertissement (Anne-Sophie Grassin – Cheffe adjointe du service culturel et de la politique des publics au Musée de Cluny). Permettre le débat et l’expression des opinions tout en étant un rempart contre les vérités alternatives (Sébastien Soubiran – Directeur du Jardin des Sciences de Strasbourg). Trouver des solutions rapidement tout en s’assurant de leur soutenabilité éthique et sociale à long terme (Mordecai Ogada). C’est un équilibre fragile et difficile à trouver. Je me demande parfois si les personnes extérieures au monde de la culture se doutent de la pression que les musées se mettent pour les atteindre.

C’est là que peut intervenir le leadership pour aider les musées à sortir de l’impasse. Un leadership renouvelé, qui n’est plus celui d’un.e chef.fe solitaire mais entouré.e et à l’écoute des besoins de son équipe et des publics comme le souligne Lonnie G. Bunch III (14th Secretary – Smithsonian). J’ai beaucoup aimé l’idée partagée par Hilary Carty (Executive Director – Clore Leadership) selon laquelle ce sont les personnes qui font l’organisation et que leurs valeurs, individuellement et collectivement doivent les guider. Ce sont elles qui leur permettront de suivre leur propre voie en trouvant où placer le curseur.

Les musées pourront ainsi devenir les fenêtres sur l’âme et non plus les châteaux du pouvoir que Mordecai Ogada appelle de ses vœux.

Quelle place pour les nouvelles technologies au sein des musées ? (Dernière journée)

Cette troisième journée, dont la matinée était placée sous le signe des nouvelles technologies, s’inscrit dans la continuité des réflexions de la journée précédente. Même quand on parle de nouvelles technologies, les valeurs doivent prévaloir. Le pourquoi venir avant le comment. Il est important d’avoir une stratégie claire et de se questionner sur les raisons qui nous poussent à vouloir mettre en œuvre telle ou telle nouvelle technologie. Arrêter de penser le numérique comme une baguette magique mais définir des objectifs clairs pour se donner les moyens de les atteindre.

La bonne nouvelle est que cette démarche est accessible à tous. La technicité apparente et la vitesse à laquelle les technologies évoluent réfrènent souvent les professionnels des musées qui se sentent dépassés. Pourtant, tous les musées sont en capacité de s’appuyer sur leurs valeurs pour penser une stratégie leur permettant d’atteindre des objectifs au support desquels pourront être déployés de nouvelles technologies. Innover, ce n’est pas seulement se doter de nouveaux outils mais avant tout changer sa façon d’agir et de penser. Il faut se préparer à réaliser de profonds changements dans sa façon de fonctionner et ne pas s’en remettre à un usage cosmétique des nouvelles technologies.

Dans cette perspective, j’étais très inspirée par le discours de Nanet Beumer (Head of Digital & Marketing – Rijksmuseum) pour qui un visiteur en ligne compte autant qu’un visiteur in situ, en misant sur la conversion à long terme et mettant ainsi à profit ce que Sebastian Chang (Directeur de l’ACMI) mentionnait comme le “temps des musées”. Sarah Brin parlait aussi de la nécessité d’accepter que les sources de financement ne viennent plus forcément des audiences auxquelles les musées sont habitués. Tous ces exemples sont des illustrations concrètes de l’approche mise en avant au cours des jours précédents et selon laquelle les musées doivent “désapprendre” les conceptions traditionnelles sur ce qu’un musée est censé être et faire. Espérons que la nouvelle définition des musées fraîchement adoptée offre un support aux professionnels des musées pour agir en ce sens.

En prenant un peu de hauteur, je trouve que les problématiques rencontrées par les musées et sur lesquelles est revenu Sebastian Chang font écho à celles rencontrées par les médias traditionnels. Eux aussi doivent se battre pour exister dans le nouveau paradigme de l’économie de l’attention, notion développée par Yves Citton, où la quantité de contenus l’emporte sur leur profondeur. Eux aussi sont pris dans le tourbillon d’une production intensive de contenus pour exister en ligne sans modèle économique pérenne en contrepartie.

Finalement, les musées traversent la même phase de transition que de nombreuses autres organisations dans une économie numérisée. Ils se trouvent être le laboratoire de questionnements qui traversent plus largement les organisations qui cherchent à regagner la confiance de leurs audiences. Mais ces interrogations s’imposent aux musées avec une force accrue dans la mesure où ces derniers cherchent à inspirer et adopter un positionnement exemplaire pour le reste de la société.